vendredi 12 mars 2010

CITY

"Généralement, dit-il, le porch, ou véranda, est situé sur la façade de la maison. Il est constitué d’un auvent d’une profondeur variable – mais rarement supérieure à quatre mètres – qui s’appuie sur une série de montants et couvre un plancher dont l’élévation par rapport au sol varie généralement entre vingt centimètres et un mètre cinquante. Une gouttière et des marches nécessaires pour l’accès complètent le tableau. D’un point de vue purement architectural, le porch représente un développement assez élémentaire de l’idée classique de façade, l’expression d’une pauvreté de très petit propriétaire, et d’un luxe rudimentaire, primitif. D’un point de vue psychologique, sinon moral, il s’agit là au contraire d’un phénomène qui moi me rend dingue, et qui, après une analyse approfondie, apparaît émouvant, mais également répugnant, et, tout compte fait, épiphanique. Du grec epiphaneia : révélation.

L’anomalie du porch – continua le professeur Bandini – est bien évidemment d’être, dans le même temps, un lieux dedans et un lieu dehors. D’une certaine manière, il représente un seuil en prolongement, où la maison n’est plus, sans toutefois s’être annihilée dans la menace du dehors. Il est une zone franche dans laquelle l’idée de lieu protégé, dont toute la maison est là pour être le témoignage et la réalisation, va au-delà de sa propre définition, et se repropose, presque sans défense, comme par une résistance posthume aux préventions de l’ouvert. En ce sens, cela paraîtrait un lieu faible par excellence, monde en équilibre, idée en exil. Et il n’est pas exclu que ce soit précisément cette identité faible qui concoure à son charme, l’homme étant enclin à aimer les lieux qui semblent incarner sa propre précarité, qui le fait créature à découvert, être de frontière.

Il est curieux, toutefois – poursuivit le professeur Bandini – que ce statut de « lieu faible » se dissolve dès l’instant où le porch cesse d’être un objet architectural inanimé et est habité par les hommes. Sur une véranda, l’homme moyen reste le dos tourné à la maison, assis, et qui plus est assis sur une chaise pourvue d’un mécanisme expressément conçu pour la faire se balancer. Certaines fois, composant le tableau avec une exactitude des plus aveuglantes, l’homme tient sur ses genoux un fusil chargé. Il regarde devant lui, toujours. À présent, si vous vous reportez à cette image de précarité qu’était le porch entendu au sens de simple objet architectural, et que vous l’enrichissez de la présence de cet homme – dos tourné à la maison, se balançant sur sa chaise à bascule, avec un fusil chargé sur les genoux – cette image glissera sensiblement vers un sentiment de force, d’assurance, de détermination. On pourrait même dire que ce porch cesse d’être un écho fragile de la maison à laquelle il s’appuie, pour devenir confirmation ultime de ce que la maison ne fait qu’évoquer : sanction définitive du lieu protégé, solution du théorème que la maison se contentait d’énoncer.

Tout compte fait – poursuivit le professeur Bandini – cet homme et ce porch, ensemble, constituent une icône laïque, et cependant sacrée, dans la quelle est célébré le droit de l’humain à posséder un lieu à lui, soustrait à l’être indistinct du simplement existant. Qui plus est : cette icône célèbre la prétention d’une lâcheté méthodique (le balancement de la chaise à bascule) ou d’un courage équipé (le fusil chargé). Toute la condition humaine est résumée dans cette image. Car c’est exactement ainsi qu’apparaît la position destinale de l’homme : être face au monde, avec soi-même dans le dos.

C’était une chose à laquelle le professeur Bandini croyait, par delà n’importe quelle nécessité académique – lui, simplement, il croyait que les choses se passaient exactement ainsi, il le croyait même quand il était dans sa salle de bains. Il pensait, vraiment, que les hommes se tiennent sur la véranda de leur propre vie (exilés par conséquent d’eux-mêmes) et que c’est la seule manière possible, pour eux, de défendre leur vie contre le monde, car si seulement ils se risquaient à rentrer chez eux (à être eux-mêmes, donc) cette maison redeviendrait immédiatement refuge fragile dans la mer du néant, destinée à se voir balayer par la grande vague de l’Ouvert, et le refuge se transformerait en piège mortel, raison pour laquelle les gens s’empressent de sortir sur la véranda (et donc d’eux-mêmes), reprenant position au seul endroit où il leur a été donné d’arrêter l’invasion du monde, sauvant du moins l’idée d’une maison à soi, fût-ce en se résignant à la savoir, cette maison, inhabitable. Nous avons des maisons, mais nous sommes des vérandas, pensait-il. Il regardait les hommes et dans leurs mensonges émouvants entendait le grincement de la chaise à bascule sur les planches poussiéreuses du porch; et pour lui les grands éclats d’orgueil et de fatigante affirmation de soi où il voyait, chez les autres et chez lui-même, se nicher le verdict d’un exil éternel n’étaient que de ridicules fusils chargés. C’était une histoire très triste, à bien y réfléchir, mais émouvante aussi, parce qu’à la fin, le professeur Bandini se savait ressentir de l’affection pour lui-même et pour tous les autres, et de la compassion pour toutes les vérandas dont il se savait entouré

il y avait quelque chose d’infiniment digne dans cette hésitation éternelle devant le seuil de la maison, un pas devant soi-même

les nuits où se lève le vent féroce de la vérité, le lendemain matin tu n’as plus qu’à réparer l’auvent de tes mensonges, avec une patience inusable, mais quand mon amour reviendra tout reprendra sa place, nous regarderons le coucher du soleil ensemble en buvant de l’eau colorée

ou quand quelqu’un, n’en pouvant plus, te demandait de venir t’asseoir devant lui et t’ouvrait sa pensée, déballant tout, mais vraiment tout, et même là ce que tu comprenais c’était que vous étiez assis dans sa véranda, mais qu’il ne te ferait pas entrer dans sa maison, la maison il n’y entrait plus depuis des années maintenant, et c’était la raison paradoxale pour laquelle il était là, lui, devant toi, n’en pouvant plus

ces soirs où l’air est froid et le monde paraît s’être absenté, tout à coup tu te sens comique, là sur ta véranda, à monter la garde contre un ennemi inexistant, et c’est une fatigue qui te mord, et l’humiliation de te sentir aussi inutilement ridicule, à la fin tu te lèves et tu rentres chez toi, après des années de mensonges, de comédies, tu rentres chez toi en sachant que peut-être tu n’arriveras même pas à trouver ton chemin, une fois dedans, comme si c’était la maison d’un autre alors que c’est la tienne, ça l’est encore, tu ouvres la porte et tu entres, curieux bonheur que tu avais oublié, ta maison à toi, dieu que c’est merveilleux, ce giron, cette tiédeur, la paix, moi, finalement, je ne sortirai plus jamais d’ici, je pose mon fusil dans un coin et je réapprends la forme des objets et les figures de l’espace, je me réhabitue à la géographie oubliée de la vérité, j’apprendrai à me déplacer sans rien casser, quand quelqu’un frappera à la porte je l’ouvrirai, et quand ce sera l’été j’ouvrirai les fenêtres en grand, je serai dans cette maison aussi longtemps que je serai, MAIS

MAIS si tu attends, et que tu regardes cette maison de dehors, il pourra s’écouler une heure ou une journée entière MAIS à la fin tu verras la porte s’ouvrir, sans savoir ni pouvoir comprendre, jamais, ce qui a bien pu se passer dedans, tu verras la porte s’ouvrir et lentement cet homme-là, sortir, invisiblement poussé dehors par quelque chose que tu ne pourras jamais connaître, MAIS ça a sûrement à voir avec une peur vertigineuse, ou une incapacité, ou une condamnation, impitoyable au point de pousser cet homme dehors, sur sa véranda, le fusil à la main, moi j’adore

moi j’adore cet instant – disait le professeur Bandini – l’instant précis où l’homme fait encore un pas, le fusil à la main, regarde le monde devant lui, respire l’air piquant, relève le col de sa veste, et puis – merveille – revient s’asseoir sur sa chaise et, appuyant le dos en arrière, la remet en mouvement, doux balancement qui s’était endormi, roulis rassurant du mensonge, qui berce à présent la sérénité à nouveau retrouvée, la paix des lâches, la seule qui nous soit donnée, les gens passent et saluent Hey Jack, t’étais passé où? Rien, rien, je suis là maintenant. En forme Jack, une main caresse la crosse du fusil, il regarde au loin, clignant un peu des yeux, de combien de lumière, monde, de combien de lumière as-tu besoin, moi là-dedans une flamme de rien du tout me suffisait, quand? je ne me rappelle pas quand MAIS cet endroit-là je lui ai dit adieu, et puis plus rien, plus jamais il n’en parlera, pour toujours là à se balancer sur sa véranda de bois peinte

si tu penses à ça, imagine les maisons vides, des centaines, derrière les visages des gens, dans le dos de chaque véranda, des milliers de maisons parfaitement rangées, et vides, imagine l’air, là-dedans, les couleurs, les objets, la lumière qui change, tout ce qui s’y passe et pour personne, des lieux orphelins, alors que ce sont LES LIEUX mêmes, les seuls vrais, mais quel curieux urbanisme du destin les a imaginé comme des vermoulures du monde, des trous abandonnés sous la surface de la conscience, si tu penses à ça, quel mystère, que deviennent-ils les vrais lieux, mon vrai lieu, où donc suis-je passé, MOI, pendant que j’étais là à me défendre, ça ne t’arrive jamais de te poser cette question? et MOI comment je vais? pendant que tu es en train de te balancer, de réparer des bouts de toits, de faire briller ton fusil, de saluer les gens qui passent, tout à coup elle te vient à l’esprit cette question, et MOI comment je vais? je voudrais savoir ça, MOI comment je vais? est-ce que quelqu’un sait si je suis bon, ou vieux, est-ce que quelqu’un sait si je suis VIVANT ?"

- A. Baricco -

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